Hommage à Ahmed Bouanani (Paris, 12-13 décembre 2015)

Ahmed_Bouanani« Ahmed Bouanani est un illustre inconnu ». C’est ainsi que le présente sa fille, Touda Bouanani, dans une vidéo qu’elle lui consacre, Fragments de mémoire. Formé à l’IDHEC de 1961 à 1963, il ne réalise, entre 1966 et 1980, qu’une poignée de courts-métrages et un unique long-métrage, une fable onirique, qui marqua fortement ses contemporains : Le Mirage (1979), sorti le 12 janvier 1980. Admirateur d’Eisenstein et Pasolini, il était également poète, dessinateur, romancier, essayiste, et l’auteur d’un grand nombre de scénarios inédits.

A la fin de sa vie, il était en passe d’être complètement oublié : la première monographie consacrée au cinéma marocain (Sandra Gayle Carter, What Moroccan Cinéma ? A historical and critical study, 1956-2006, Lexington Books, 2009) ne l’évoque que comme “collaborateur” de Hamid Benani ou Mohamed Abderrahman Tazi, lui attribue des courts-métrages institutionnels qu’il n’a pas réalisés mais le prive de films qu’il a réalisés ou coréalisés dans les très maigres marges de possibilité que laissaient le Centre Cinématographique Marocain (CCM) à la création d’initiative personnelle, et ne lui accorde même pas une mini-biographie. La faute ne revient pas à Sandra Carter : son travail révèle au contraire le processus alors à l’œuvre de marginalisation de l’œuvre de Bouanani par l’historiographie officielle (par les responsables des archives du CCM ?…), qui résultait elle-même de la politique de marginalisation systématique que Bouanani subit de son vivant, autant par ses pairs, que par le système (étatique puis commercial) de production et distribution cinématographique.

Si, à la fin de sa vie, son silence, et son retrait de la vie publique s’expliquent à la fois par une série de tragédies familiales, et par l’impossibilité de financer des projets artistiquement exigeants, dont les producteurs devaient craindre la non-rentabilité commerciale, ils ont aussi été motivés par une succession de meurtrissures professionnelles. Cela commence à la fin des années 1960, quand il est fiché communiste, et interdit de réalisation par le directeur du CCM : il payait sans doute l’effervescence politique des années de l’Indépendance Algérienne à Paris. N’ayant jamais été encarté auprès du moindre parti, il payait surtout, très probablement, son manque d’entregent, ou son intransigeance, car d’autres communistes déclarés n’eurent pas de telles difficultés à réaliser sous le règne de Hassan II (1961-1999), et en particulier dans le Maroc de « l’état d’exception » (1965-1970). En 1968 et 1970, il est évincé de la campagne de promotion de projets collectifs : 6 et 12 coréalisé avec M.A Tazi et A. Rechiche (1968), et Wechma de Hamid Benani (1970), sur lequel il a effectué le montage, et qui fut produit par « Sigma 3 », première SARL indépendante et seule SARL collective du cinéma marocain, alors que ces projets collectifs furent aussi mis en place pour compenser les empêchements que lui posaient l’institution. Puis en 1971, son projet de long-métrage de montage d’archives, adapté d’un poème écrit dans les années 1960, Mémoire 14, est réduit par la censure à 24 petites minutes. Néanmoins, quand on l’observe bien entre les lignes et les raccords, cette œuvre était effectivement d’une incroyable force subversive : contre le « Makhzen » (le système du pouvoir dans le Maroc pré et postcolonial), la royauté, et l’hégémonie culturelle et politique arabe et islamique… force subversive restée partiellement incomprise par ses contemporains, censeurs et pairs.

Ces rares affleurements d’une œuvre qui, dans d’autres conditions historiques et politiques, aurait dû être plus importante et plus reconnue, révèlent quand même un programme cohérent, formulé dès 1966 dans une table-ronde publiée dans Souffles, et dont était porteur l’ensemble du « clan » Bouanani, puisque son épouse, la costumière Naïma Saoudi Bouanani, puis plus tard l’une de ses filles, Batoul Bouanani, furent assistantes, accessoiristes, costumières, décoratrices sur un grand nombre de ses tournages. Un projet qu’il tâcha toute sa vie de transmettre et de partager, dans les entreprises collectives que l’on sait, puis avec le photographe Daoud Aoulad-Syad, dans l’univers duquel il tenta une diffraction plus ou moins réussie de son propre univers, en réalisant sur ses premiers films, scénarios, dialogues et/ou montage, avec parfois sa femme et sa fille aux costumes, aux décors ou à la production (Mémoire Ocre, 1989, 17’ ; Entre l’absence et l’oubli, 1993, 20’ ; Adieu Forain, 1998, 92’ ; Le Cheval de vent, 2001, 89’).

Ainsi, au-delà du simple hommage, cette programmation entend redonner sa cohérence à cette œuvre amputée : Bouanani n’est pas seulement l’auteur de 3 ou 4 ovnis. S’il a constamment innové dans ses pratiques, en participant aux premiers (et derniers véritables) films collectifs de l’histoire du cinéma marocain, en faisant se croiser pratiques visuelles et littéraires, s’il a constamment proposé des formes élaborées faisant fonds sur un montage et une bande-son complexes, puisant largement son inspiration dans les avant-gardes soviétiques et les symphonies urbaines des années 1920, mais aussi dans la Nouvelle Vague ou chez Pasolini, son projet était loin d’être formaliste. Au contraire, ces expérimentations, loin du cinéma social, folklorisant, symbolique ou psychologique (ou du cinéma de propagande) qui prédominait au même moment au Maroc, participaient toutes d’une même proposition. En s’ancrant très fortement dans un fonds culturel marocain, oral, coutumier ou visuel, il s’agissait pour lui de rétablir la continuité culturelle avec le Maroc précolonial, de transposer, traduire en formes de cinéma, des formes et des formules issues de la tradition orale et visuelle marocaine. De fonder, en somme, un cinéma authentiquement marocain, qui rende compte du vécu marocain et de sa perception du monde, en particulier de la blessure du protectorat.

De cette œuvre de passeur de patrimoine et de mémoire, qui travaille à mettre en image et en forme à la fois l’histoire, les contes, l’esprit et le vécu marocains, émane donc une force de proposition considérable : la potentialité constructive d’une pensée et d’une historiographie alternatives du cinéma marocain. De son vivant déjà, Bouanani choisit de se placer dans la continuité d’un autre documentariste éphémère du CCM, qu’il présente comme le précurseur d’une véritable « école documentariste » marocaine, malheureusement tuée dans l’œuf : Mohamed Afifi, auteur de deux symphonies urbaines qui annoncent les expérimentations sur le montage et la bande-son que Bouanani proposera par la suite. Dans ses écrits ou ses films, il continuera à rendre hommage à ses « pères » en cinéma marocain : Mohamed Afifi, mais aussi l’autodidacte et fantasque Mohamed Osfour, et quelques films coloniaux. Dans les années 1980, il rédige « son » Histoire du Cinéma Marocain, la Septième Porte, où il consacre en particulier deux magnifiques portraits à ces deux rêveurs dans lesquels il se retrouve. Dans les mêmes années, il ébauche également une « Histoire du Maroc », inachevée. Peu avant sa mort, c’est vers lui que se tourne Ali Essafi, alors qu’il se cherche un « père en cinéma marocain » : c’est à Mémoire 14 qu’il emprunte le procédé de montage des archives utilisé dans un court-métrage consacré à la mémoire des « années de plomb » marocaines, Wanted (2011). Depuis sa mort, le travail fourni par Ali Essafi, la femme et la fille d’Ahmed Bouanani, et quelques autres fidèles, en a fait l’inspirateur d’ateliers de réalisation (à la Cinémathèque de Tanger), d’expositions, d’événements culturels, ou de cours dans les quelques rares écoles de cinéma au Maroc : l’International Film School Festival de Tétouan lui rend par exemple hommage en novembre 2015. Encore d’accessibilité difficile, il suscite cependant une certaine curiosité auprès des quelques jeunes réalisateurs marocains soucieux de s’ancrer dans un passé, et qui acceptent de n’être pas nécessairement des « pionniers ».

Dans un pays à la fois amnésique et obsessionnel de la mémoire depuis ces deux blessures fondamentales que furent successivement le Protectorat (1912-1956) et les « années de plomb » (années 1960-années 1980), dans un pays où pendant des années la transmission politique, historique, artistique et cinématographique entre les générations a été nulle, les expérimentations de Bouanani offrent aux cinéastes (et au chercheur) des outils pour penser la rupture et la continuité historique et culturelle ; la mémoire, l’oubli et la transmission ; pour réunir une histoire, une culture et une cinématographie, et permettre un retour sur soi. Bien que marginales et longtemps marginalisées, ses propositions constituent une force d’unification naturelle de la cinématographique marocaine, qui rétablit une filiation potentielle, et reconstitue la possibilité de l’écriture d’une histoire du cinéma marocain : il est ce cinéaste-passeur essentiel qui invite au passage.

Marie Pierre-Bouthier, doctorante en cinéma à Paris 1 Panthéon-Sorbonne (ED 441/HiCSA), doctorante associée à l’IRMC (Tunis), programmatrice au « Maghreb des Films »

12 décembre à 18h30 : Le premier et le dernier films

Tarfaya, ou la marche d’un poète, de Ahmed Bouanani et M.A. Tazi (1966, 20’)

Le Mirage, de Ahmed Bouanani (1979, 100’)

12 décembre à 21h : Père et passeur de patrimoine et de cinéma

Petite histoire en marge du cinématographe (sur Mohamed Osfour), de Ahmed Bouanani (1973, 6’)

Fragments de mémoire (sur un manuscrit inédit de Ahmed Bouanani), de Touda Bouanani (18’)

-Trailer d’un film en cours sur Ahmed Bouanani, Ali Essafi (18’)

Les Quatre Sources, Ahmed Bouanani (1978, 37’)

13 décembre à 18h30 : Expériences collectives

Six et Douze, de Ahmed Bouanani, M.A. Tazi et A. Rechiche (1968, 18’)

Traces/Wechma, de Hamid Benani (1970, 105’, montage de Ahmed Bouanani)

13 décembre à 21h : Vers une école cinématographique marocaine ?

De Chair et d’Acier, de Mohamed Afifi (1959, 15’)

Retour à Agadir, de Mohamed Afifi (1967, 11’)

Mémoire 14, de Ahmed Bouanani (1971, 24’)

Mémoire Ocre, de Daoud Aoulad-Syad (1989, 17’, montage de Ahmed Bouanani) (sous réserve)

Khobz ou Bissara, coll. (2012, 11’) (sous réserve)

Wanted/Al Hareb/La Fuite, de Ali Essafi (2011, 24’)

Toutes les séances ont lieu au Cinéma le Saint-André des Arts (30 rue Saint-André des Arts, 75006, Paris) et seront présentées par Touda Bouanani, fille de Ahmed Bouanani, Ali Essafi, documentariste, et Marie Pierre-Bouthier.